Identités

Analyse d’un discours : Jean-Luc Mélenchon à Florange

Jeudi 19 janvier, Jean-Luc Mélenchon a tenu meeting à Florange. Cette commune de Moselle a vu se succéder les hommes politiques depuis qu’elle est devenue, en 2011, un symbole de l’industrie française désespérée. Sur le fond, le candidat à la prochaine élection a sacrifié aux thèmes obligés du discours en terre ouvrière. Mais quant à la forme, il s’est indéniablement distingué de ses prédécesseurs : aujourd’hui en politique, qui peut rivaliser de virtuosité rhétorique avec Jean-Luc Mélenchon ? Ses talents de tribun ne viennent pas seulement de sa capacité à parler fort et de son sens de la répartie. Sa maîtrise impeccable de la langue, la force de ses images et la facilité avec laquelle il passe d’un registre à l’autre (du français châtié aux truculences plébéiennes) font de son discours l’un des plus riches qui soient sur le plan littéraire.

Un discours d’« intellectuel littéraire »

Le français de Jean-Luc Mélenchon est celui d’un érudit, d’« un intellectuel littéraire », comme il l’a lui-même confessé jeudi soir. En témoigne sa déclaration liminaire : « Venir à Florange, c’est remettre ses pas dans une sorte de douleur intérieure. » Plus Victor Hugo que Sarko.

Son vocabulaire tranche avec celui des autres hommes politiques. Le progrès social ? « Il a fallu l’arracher de vive lutte. » Les parlementaires européens ? « Ils passent leur temps à faire des vocalises sur la nécessité de s’armer », tandis que, dans le même registre, les autres candidats à l’élection « bêlent en cadence ».

La langue de Jean-Luc Mélenchon est remarquablement imagée. En cela elle n’est pas seulement efficace (un des pouvoirs de la métaphore est de frapper les esprits), elle est aussi savoureuse. L’homme politique retrouve le plaisir du texte quand il lance : « Je n’ai pas la mine sucrée qui convient aux personnes du bon monde, aux parfumés. » Dans son discours, jamais d’expression toute faite. Quand il reprend un cliché, c’est pour le réaccommoder, tantôt en ajoutant un adjectif (« la France doit être l’artisan inlassable de la paix »), tantôt en employant un verbe inattendu (« ce monde roule à la catastrophe »).

« Qu’ils s’en débrouillent eux-mêmes ! »

Sa syntaxe aussi est complexe. Il enchâsse sans hésiter les propositions relatives : « la même patience que celle dont vous venez de faire preuve et sur laquelle je peux compter ». Là où un autre aurait dit : « dans des conditions plus tenables qu’ailleurs », Jean-Luc Mélenchon dit : « dans des conditions plus tenables qu’elles ne le sont ailleurs ».

Il frise la préciosité quand il emploie le passé surcomposé : « Quand j’ai eu fini d’être ministre… » Comme quand il a recours à l’incise : « disais-je », que plus personne n’emploie à l’oral. Ou quand il utilise le pronom « en » dans des tournures très académiques : « qu’ils s’en débrouillent eux-mêmes », « j’en plaisante ». Il est carrément XIXe siècle lorsqu’il inverse l’ordre normal du pronom et de l’adverbe : « (notre travail), nous aimons le bien faire ».

D’un registre l’autre

Pourtant, à la phrase suivante, le voilà qui s’en prend à ceux qui « ne pensent qu’à faire du fric » et amassent « des paquets de pognon ». Avant, il mettait en garde contre « le Trump, un type qui pense que le dérèglement climatique n’existe pas ». Et d’ajouter : « On est mal barré ! Ça urge ! » Tout le discours de Jean-Luc Mélenchon est émaillé de ce genre d’expressions populaires, dont l’intention évidente est de susciter la connivence. À son public de Florange, il donne du : « hein, les gens », « vous me comprenez, les gens », « figurez-vous que ».

Chez lui la familiarité n’est pas l’appauvrissement du vocabulaire, mais au contraire un enrichissement lexical. Il utilise l’argot, dont Balzac disait qu’« il n’est pas de langue plus énergique, plus colorée »*, comme une ressource verbale supplémentaire.

Le secret de sa rhétorique est peut-être, en dernière instance, l’agilité avec laquelle il varie les registres. Il a des accents de moraliste du XVIIe siècle lorsqu’il emploie des périphrases : l’Homme, « cet animal bizarre qui a tant de défauts » ou encore « ce petit singe nu »**. Cet athée inexorable devient prédicateur quand il reprend la formule biblique : « les puissants de la terre ». Enfin il est philosophe (lui qui a choisi la lettre phi comme logo de campagne) quand il déclare : « Le système nous fabrique des désirs infinis dans un monde dont les ressources sont finies. »

Comme le remarque Cécile Alduy dans son livre Ce qu’ils disent vraiment (Seuil, 2017), Jean-Luc Mélenchon tente en permanence de réaliser un grand écart entre son peuple idéal (les précaires, les chômeurs) et le peuple qui se rend réellement dans ses meetings (issu de catégories socio-professionnelles plus élevées). Son discours reflète cette tension. Faut-il y voir une incohérence, même une hypocrisie ? Nous préférons lui reconnaître la politesse de ne pas prendre ses auditeurs pour des imbéciles.

* Splendeurs et misères des courtisanes, 1847.
** En référence au best-seller de vulgarisation scientifique de Desmond Morris, Le Singe nu, 1967.

Anatole Tomczak
Consultant Identités Verbales
atomczak@angie.fr