Alexandre Léchenet

Journaliste au Monde.fr, spécialiste en data journalisme

“Le front de libération des données”

Après les données publiques, les entreprises sont dans la ligne de mire de l’open data. Les défis sont nombreux pour faire de cette ouverture une source d’opportunités.

 

Quels sont les enjeux de la libération des données ?

La philosophie de l’open data est celle de la transparence et elle repose sur la conviction que toutes les informations brassées par les administrations devraient être accessibles aux citoyens. Elle revendique aussi la libre réutilisation de ces données afin de développer des applications utiles aux usagers. Le mouvement, parti des États-Unis, a été porté par des associations citoyennes. Le journalisme y a trouvé une matière propice à de nouvelles formes d’investigation et une manière de proposer une communication interactive. L’hyperabondance de données permet désormais de cibler l’information. Les progrès réalisés du côté de la data visualisation facilitent aussi l’analyse et la lecture de ces données.

 

Comment l’ouverture des données affecte-t-elle les entreprises ?

Les premières concernées sont les entreprises publiques, notamment dans les transports, qui recèlent des mines d’informations pour les usagers. La plupart de ces entreprises, bien que financées par les contribuables, ont commencé par s’opposer à l’ouverture des données. Elles ont fini par s’y plier, non sans réticences, comme en témoigne le « data washing » pratiqué par certaines. Elles affirment être transparentes, mais ne diffusent que ce qui les arrange… Les partisans de l’open data leur forcent un peu la main. Data Publica a ainsi diffusé des informations « confidentielles » de la RATP, notamment sur les tentatives de suicide, les accidents de circulation des bus, la vitesse moyenne des trains, etc. Toutes les entreprises, qu’elles soient publiques ou privées, se retranchent derrière la confidentialité pour refuser de libérer leurs données. Mais la tendance est inéluctable. Pour preuve, l’émergence de projets comme Open Corporate (il peut s’agir d’une base Sirene ouverte ou d’une base de données libre sur les entreprises constituée par des citoyens) ou Open Bank Project (un projet proposant aux usagers des banques d’ouvrir une base de données de leurs flux bancaires).

 

Quels seraient les atouts d’une plus grande ouverture ?

C’est d’abord l’idée d’un contre-pouvoir, idée d’ailleurs plus anglo-saxonne que française, mais qui progresse. Classer les écoles, les médecins ou les professeurs commence à se faire. Considérer que les clients ont des droits sur leurs transactions avec les entreprises aussi. Mais l’ouverture des données est avant tout un fantastique marché qui suscite bien des convoitises. Ce marché se chiffre en milliards d’euros, qu’il s’agisse d’applications mobiles ou de « mash-up », c’est-à-dire du croisement de données. Nous n’en sommes qu’au tout début, mais il est évident que les perspectives sont alléchantes. En Norvège par exemple, les données météorologiques ont été libérées et ont donné naissance à des utilisations très lucratives, notamment lorsqu’elles sont croisées avec d’autres informations.

 

Quels sont les risques de l’open data ?

Pour les journalistes ou les communicants au sens large, ces données ne présentent ni plus ni moins de risques que les autres. La fiabilité des sources, la vérification des données, la mise en perspective, le respect des règles éthiques s’appliquent à toutes les informations, quelles qu’elles soient. Qu’il s’agisse de faits ou de chiffres, le risque de manipulation existe toujours. La fascination pour le chiffre peut aboutir à certaines dérives, par exemple pendant la campagne présidentielle, où l’avalanche de données était plus assommante qu’éclairante. Mais le vrai risque est plutôt du côté de la numérisation, du big data. Aujourd’hui, tout ce que nous faisons se retrouve sous la forme d’une ligne dans une base de données, qu’il s’agisse d’un message sur Facebook, d’un achat sur Amazon ou d’un trajet dans le métro. Nous sommes de plus en plus réduits à une version numérique de nos actes. Croisées et modélisées, ces informations pourraient donner naissance à des applications aux conséquences inquiétantes…

Paru dans Le Média n°6, le magazine d’Angie – printemps-été 2013