Éric Scherer

Directeur de la prospective à France Télévision

“Les algorithmes, nouvelles éminences grises de l’information ”

Se réinventer ou disparaître, telle est l’alternative à laquelle Internet, le numérique et les robots, condamnent les journalistes. Pour garder la main, ceux-ci devront apprendre à gérer la relation entre l’homme et la machine.

 

En quoi les algorithmes vont-ils bouleverser le monde de l’information ?

Plus personne ne peut exploiter la masse de données aujourd’hui disponible. Nous avons besoin de machines, d’algorithmes pour faire le tri, sélectionner et donner
du sens. Trouver le signal dans le bruit est au cœur d’un nouveau changement de paradigme dans l’univers de la consommation de médias d’informations. L’époque est aux « Big Data », qu’aucun humain n’est capable aujourd’hui de classer manuellement. Les algorithmes sont ces bouts de code qui nous aident à passer des mass médias aux médias
de précision. Ils permettent d’anticiper les comportements de lecture et de visionnage et d’y répondre par une offre ciblée. Ils vont trier, recommander des articles, organiser la Une des sites et commencent à produire des contenus. Les robots ne se contentent plus de calculer ou traiter l’information, ils sont désormais capables d’apprendre, demain de prédire, de décider. Nous ne sommes qu’au début d’une collaboration entre l’homme et la machine qui va bouleverser la donne politique, économique et sociale. La nouvelle Secrétaire d’Etat chargé du numérique, Axelle Lemaire, vient de nous prévenir : « 70 % des emplois actuels disparaîtront d’ici 50 ans ». Eric Schmidt, le patron de Google pense lui que le problème n°1 des démocraties est déjà de savoir comment gérer la co-existence entre hommes et machines.

 

Les médias sont-ils prêts à passer à cette nouvelle ère ?

Le premier impératif, c’est avant tout d’éviter la politique de l’autruche… La révolution digitale est inéluctable : le numérique est plus rapide, plus pratique et moins cher. Alors que les médias cherchent à réduire leurs coûts, ces nouveaux outils sont indispensables. Ils les aideront à se réinventer et constituent de puissants stimulants pour concevoir, produire et organiser différemment les contenus. Ils permettront de mieux répondre aux demandes du public, d’améliorer l’expérience,
de personnaliser l’offre, de créer de nouveaux services, qui s’ajoutent davantage qu’ils ne substituent aux offres existantes. Dans l’information, les algorithmes sont désormais en mesure de produire des nouvelles brèves automatisées, de dégager du temps aux journalistes, qui trouveront dans ces boîtes à outils les moyens de mieux exploiter les données. Ce journalisme « augmenté » est l’une des rares façons de sortir par le haut de la crise actuelle des médias et de rendre service aux citoyens.

 

Quels sont les risques de cette automatisation de l’information ?

A court et moyen terme, de nouveaux risques sociaux sont prévisibles. Les médias anglo-saxons ont déjà connu une vague importante de licenciements et les médias français n’échapperont probablement pas à la disparition progressive de l’imprimé. Le risque d’allégeance du rédacteur à l’annonceur est aussi réel. La maîtrise des nouvelles formes de contenus sponsorisés doit être faite avec précaution. Le ciblage et la personnalisation sont peut être des gages de viabilité économique, mais pas d’indépendance éditoriale. Pour l’instant, les frontières entre marketing et éditorial sont encore assez étanches dans la presse généraliste. Le sens de l’histoire joue en faveur d’une plus grande coopération. Là encore, avec prudence. Mais plus on va vers les médias spécialisés sur Internet, plus la sélection des informations se fait selon les intérêts
des lecteurs. Codifier, c’est mettre ainsi de côté beaucoup d’éléments. Je crains que le risque majeur soit celui de la « chambre d’écho » : la tendance des nouveaux médias à cibler les informations en fonction des sujets familiers va favoriser des angles morts. Les sujets qui sont en dehors de ce radar n’atteindront plus le lecteur qui risque de passer à côté de choses importantes. Là encore, les algorithmes devraient résoudre ce problème et redonner davantage de sérendipité.

 

La robotisation va-t-elle rendre les journalistes caducs ?

Ce qui reste unique chez le journaliste ou l’éditeur, ce sont des choix éditoriaux et de programmation d’une offre cohérente, son intuition, sa perspicacité, sa prise de risque et son goût de l’aventure, que rien ne saurait remplacer, pour remplir l’exigeant contrat d’écoute avec un public qui favorise aujourd’hui contexte et expérience, mais aussi originalité et confiance. Tant que le journaliste apportera de la valeur ajoutée aux données, son rôle aura un sens.

Paru dans Le Média n°8, le magazine d’Angie – été 2014