Gérald Bronner

Sociologue, auteur de La Démocratie des crédules, PUF, 2013

“Bras de fer entre Internet et la démocratie”

Si Internet vulgarise l’information, il nourrit aussi la crédulité des citoyens et pervertit la démocratie.

 

Quel est le rapport entre la crédulité et la démocratie ?

C’est une coexistence très étrange… D’un côté, on assiste depuis plus d’un siècle à une élévation du niveau d’études et à une extraordinaire diffusion des connaissances, notamment grâce à la concurrence entre les médias. De l’autre, la crédulité collective sur toutes sortes de sujets persiste, voire s’accroît. Dans un sondage récent, un Français sur deux déclare adhérer à une théorie du complot. La méfiance des citoyens a toujours existé en démocratie. Mais elle est amplifiée par les nouveaux moyens de com­munication et prend un tour inédit à l’égard des politiques, des médias et des technologies.
La source de ce paradoxe est la démocratisation de l’information. La massification de la diffusion de l’information crée un labyrinthe mental dans lequel les citoyens ont du mal à s’orienter. Elle offre surtout un puits sans fond à la tendance de l’être humain à chercher à confirmer ses croyances. Sur Internet, chacun peut trouver de quoi étayer ses idées, même les plus loufoques. À cette mas­sification s’ajoute la libéralisation de l’offre d’information. Toutes les vannes sont ouvertes, et tout le monde peut s’exprimer sur n’importe quel sujet. Les journalistes ou les universitaires ne sont plus les garants de la crédibilité et de la légitimité. Tous les discours, quelle que soit leur origine, tendent à être mis sur un pied d’égalité.

 

Quels sont les risques de cette démocratisation ?

Le danger, c’est que la loi d’Internet n’est pas celle de la majorité – le plus grand nombre n’a pas toujours d’avis et est souvent silencieux – mais celle des plus motivés. Ce sont les militants et les croyants qui réussissent à établir une domination sur des sujets souvent farfelus. Le cocasse peut tourner au drame lorsque ces discours se greffent sur des thèmes comme la vaccination, les ondes basse fréquence ou le lait. La majorité des sites sont convaincus des dangers des technologies, même si les expertises scientifiques prouvent le contraire. Il est également avéré qu’en matière de perception des risques technologiques, lorsque les probabilités sont très faibles, l’homme les multiplie intuitivement par dix ou quinze. Le plus inquiétant est peut-être que le diagnostic a peu de chances de s’améliorer… Car ces dispositions mentales ont toujours existé. Simplement, Internet leur fournit une gigantesque caisse de résonance. C’est un peu comme si une maladie génétique de la démocratie s’était déclarée à la faveur d’Internet.

 

Y a-t-il des garde-fous ?

Une chose est sûre : la solution n’est pas dans la stigmatisation des médias, des militants, des entreprises ou des hommes politiques. La solution est là où le problème naît : dans notre cerveau et la façon dont il fonctionne. Les spécialistes des sciences cognitives le savent, mais l’enjeu est de diffuser ce savoir au-delà de ce petit cercle académique. Cela passera par l’éducation. Il faut former les jeunes esprits à de nouvelles règles de la méthode, redéfinies par ce que l’on sait aujourd’hui de l’esprit humain. Il faut aiguiser leur esprit critique pour qu’ils comprennent le fonctionnement de leur propre pensée et soient conscients des phénomènes d’illusions mentales. Ce sera un travail de longue haleine, d’autant que les pédagogues ne sont toujours absolument pas sensibilisés à ce défi…

 

Et pour les entreprises ?

L’explosion des médias fait que les entreprises ne peuvent plus contrôler les informations qui circulent à leur propos, ni savoir d’où viendra le danger. Donc, si elles veulent espérer avoir une influence sur leur destin narratif, elles doivent tenir compte, dans leurs efforts de communication, des fonctionnements mentaux de leurs interlocuteurs. Cela passe par des études sur la représentation mentale collective de leurs marques, de leurs produits – voire de leurs dirigeants – afin d’identifier les dangers et les risques potentiels qui y sont associés. Cela passe aussi par l’identification des processus cognitifs qui pourraient les disqualifier. Il existe un savoir-faire académique sur ces questions, mais cela pose un autre problème, celui de la rupture entre le monde académique universitaire et celui des entreprises…

Paru dans Le Média n°8, le magazine d’Angie – automne 2013