Nonny de la Peña

Pdg et fondatrice de la société de production Emblematic Group

“Le journalisme d’immersion virtuelle est l’avenir du storytelling”

Les œuvres de la journaliste américaine Nonny de la Peña, pionnière de la narration par immersion dans un univers virtuel, fascinent et bouleversent les audiences, du festival Sundance au forum de Davos.

 

En quoi consiste le journalisme d’immersion virtuelle ? Et pourquoi crée-t-il un tel choc ?

C’est une nouvelle manière de raconter des histoires. La méthode est très classique sur le plan journalistique car ce sont des récits linéaires, sans véritable narration. Mais elle est très novatrice sur le plan technologique et conceptuel. Je démarre avec les éléments traditionnels du reportage ou du documentaire – recherches, images, sons, vidéos, documents – pour créer un récit digital. Je scanne les visages, les corps, les mouvements, les environnements et j’y ajoute des images réelles, du son, des infographies. Le spectateur, muni d’un casque ou de lunettes, est alors immergé dans cet univers virtuel, le plus souvent sous la forme d’un avatar.
Il n’a pas prise sur les événements, comme c’est le cas sur certaines plateformes de jeux d’actualité. Mais il est littéralement transporté sur la scène de l’événement,
dont il devient un témoin direct.

 

En quoi l’expérience est-elle fondamentalement différente pour le spectateur ?

C’est très difficile à décrire car c’est vraiment quelque chose d’unique… Comme si vous deviez expliquer ce qu’est l’expérience cinématographique à quelqu’un qui n’est jamais allé au cinéma. Vous portez un casque ou des lunettes, vous ne pouvez pas regarder ailleurs ou faire autre chose, vous êtes totalement captivé par ce que vous voyez.
Ainsi, vous captez aussi beaucoup plus d’informations et vous développez une forme d’empathie exceptionnelle. Lorsque j’ai présenté mon film Hunger, en 2012, je n’aurais jamais imaginé que les gens seraient bouleversés à ce point. L’histoire est celle d’un diabétique qui s’effondre dans une crise convulsive alors qu’il est dans une file d’attente pour accéder à un centre d’aide alimentaire. Alors que les personnages n’étaient pas très sophistiqués sur le plan digital, certains spectateurs ont été saisis au point de s’agenouiller à côté du diabétique pour lui parler, d’autres ont eu le réflexe de chercher leur téléphone pour appeler les secours, beaucoup pleuraient. Il est impossible de susciter de telles émotions avec des médias classiques. Mais je reste avant tout une journaliste, et l’émotion n’est qu’un moyen, extrêmement puissant, au service de la prise de conscience.Tous mes films sont conçus selon l’éthique et les bonnes pratiques de la profession.

 

Quels sont les principaux défis pour créer un document d’immersion virtuelle ?

La principale difficulté est de recréer les visages, les corps et surtout les mouvements de la manière la plus réaliste et la plus humaine possible. Les techniques s’améliorent, les procédures s’automatisent, mais les résultats sont encore assez rudimentaires. L’appareillage reste également coûteux, même si nous avons aujourd’hui une panoplie d’outils, du plus simple au plus sophistiqué, qui permettent par exemple de regarder un document en immersion sur YouTube avec des lunettes à 99 dollars. L’expérience n’est pas aussi intense qu’avec un casque perfectionné, mais elle reste unique en son genre. Finalement, le défi le plus difficile à relever, sur le plan technique comme sur celui de la conception, est d’anticiper les réactions du spectateur : imaginer ce qu’il va regarder, dans quelle direction et à quelle vitesse il va tourner son regard. Il faut intégrer tous ces scénarios pour que le récit reste à la fois réaliste et prenant.

 

Comment voyez-vous le futur de cette forme de narration ?

Quand j’ai commencé à travailler dans l’immersion virtuelle, après vingt ans de journalisme au New York Times et à Newsweek et la production de documentaires, tout le monde m’a dit que j’étais folle et que je n’arriverais jamais à faire ce que je voulais. Aujourd’hui, je suis convaincue d’avoir trouvé l’avenir du storytelling et que cela va venir assez vite… Des milliers de gens ont vu mes documents et, à chaque fois, ils provoquent des réactions d’une intensité incroyable. J’ai souvent réalisé des films sur les droits de l’homme, comme le Projet Syria, montré à Davos cette année. Mais j’ai aussi travaillé, sur le Grand Prix de Formule 1 à Singapour, sur un projet de fiction. L’éventail de sujets envisageables est immense… Je suis sans arrêt sollicitée par les médias et les grandes entreprises, pour qui je commence à préparer des documents destinés à promouvoir leurs marques. Et je suis sûre que, d’ici quelques années, les leaders politiques ou économiques ne se contenteront plus d’être briefés par leurs conseillers mais utiliseront ce genre d’outils pour comprendre les grands événements nationaux ou internationaux.

Paru dans Le Média n°9, le magazine d’Angie – hiver 2014