Identités

Post-vérité : l’impossible dialogue

L’ère de la post-vérité bat son plein et le terme a même été sacré mot de l’année 2016 par le prestigieux Oxford Dictionary. S’il est convenu que le discours politique n’a pas pour vocation de coller au réel, il s’appuyait jusque là sur une reconnaissance de la vérité, condition pour établir une interprétation commune du monde. Aujourd’hui, la donne a changé : les nouveaux discours politiques se fichent de la distinction entre vérité et mensonge, tel que la décrivait déjà Hannah Arendt dans La crise de la culture en 1961.

La linguistique n’est pas un outil d’analyse de la vérité. Cette dernière est une affaire morale, philosophique. Néanmoins, le mensonge vit et se nourrit de mots. Alors, que peut-on dire de la langue de la post-vérité ? A-t-elle des particularités ? Deux stratégies verbales ressortent principalement de cette rhétorique.

Pathos contre Raison

L’appel à l’émotion est un procédé courant pour susciter l’adhésion de son interlocuteur. C’est la carte qu’a choisie François Fillon pour se défendre dans l’affaire du Penelope Gate. Mais l’ex-premier Ministre est de la vieille école : aujourd’hui, le pathos s’exprime dans une autre dimension. Il ne s’agit plus de se présenter comme un être sensible mais d’étaler ses opinions et sa subjectivité.

Les discours de Donald Trump regorgent ainsi de lexique subjectif : adjectifs évaluatifs (« great », « bad », «  amazing »), verbes d’appréciation, superlatifs (« very », « really »), ou encore des termes particulièrement connotés pour désigner le camp adverse et ses actions (« this so-called judge », « it’s a disgrace »). Un lexique hyperbolique qui traduit un rapport au monde plutôt qu’il ne décrit une réalité. L’effet est accentué par l’accumulation de chacun de ses éléments et, à l’écrit – en témoigne son compte Twitter – par un excès de ponctuation et l’usage de majuscules, qui transcrivent son oralité.

L’opinion prime alors sur la raison et prive l’interlocuteur de tout débat : comment réfuter des croyances ou des émotions ? Peu importe la vérité : à l’heure de la post-vérité, ce qui compte, ce qui fait foi, c’est l’opinion du plus fort.

Incantations contre Arguments

Bien qu’elles se conjuguent elles aussi au présent de la généralité, les assertions de la post-vérité se distinguent des discours institutionnels ordinaires : l’argument d’autorité est devenu le seul gage de validité du propos. Les affirmations les plus saugrenues sont conclues par des interjections qui ne laissent place à aucun débat : on se souvient du « period ! », « point barre ! », de Sean Spicer qui commente le discours d’investiture du nouveau locataire de la Maison Blanche.

La prise de parole est presque sans pronom : on relate des faits généraux, des points de vue sur le monde. Le locuteur en oublie le « nous », évince le « tu » ou le « vous », pourtant présents dans les discours politiques habituels. A leur place, des réponses aux accusations, qui se veulent autant de provocations adressées aux adversaires. Le projet commun disparaît derrière les ambitions individualistes d’un locuteur tout puissant dans son discours, dont l’opinion fait office de vérité.

L’utilisation massive de Twitter est symptomatique de cette dynamique incantatoire : centré sur le « moi », le média se veut avant tout véhicule des opinions. Favorisant les réactions à chaud, Twitter propose également des contraintes de taille et d’usage qui invitent à « l’énonciation punchline » : pour qu’un contenu soit diffusé par la communauté, il a tout intérêt à être percutant. Cet impératif laisse peu de place à un rappel des prérequis, à l’argumentation et notamment au contexte. C’est le hashtag qui joue d’habitude ce rôle, en précisant le cadre de la prise de la parole. Un bref aperçu des divers comptes Twitter du personnel de la Maison Blanche montre que peu de tweets s’en encombrent.

Ce n’est dès lors pas anodin que les réseaux sociaux soient le support privilégié du discours de post-vérité. Comment construire une réalité collective autour d’un tel ego ?

Une langue ego-trip

Car c’est bien de l’ego dont il s’agit. La langue de la post-vérité refuse tout dialogue, au sens où Francis Jacques l’entendait. Et c’est justement le dialogue, l’interaction qui, selon le philosophe du langage, a le pouvoir de construire du sens, ainsi qu’il le développe en 1961 dans l’un de ses articles-phares, De la signifiance* : « signifier, c’est toujours signifier quelque chose à propos du monde, le signifier à quelqu’un ou plutôt avec quelqu’un ». Au cœur d’une éthique de la langue, Jacques pose la communicabilité comme un fondamental : pour qu’un dialogue aboutisse à un consensus éclairé, le sens doit découler d’une initiative conjointe où tous les présupposés du discours sont susceptibles d’être mis en débat.

Une langue ego-trip contre une langue primum relationis, donc, qui détruit les fondements d’une réalité commune et partagée. C’est le signe de l’irruption de l’homme privé dans le domaine public, du primat des émotions sur la pensée. De la victoire du point de vue sur la vérité. Et c’est aussi – surtout ! – le mécanisme propre aux discours totalitaires et idéologiques…

* JACQUES Francis, « De la signifiance » in Revue de métaphysique et de morale 92, PUF, Paris, 1987.

Sandrine Graf
Linguiste du pôle Identités Verbales
sgraf@angie.fr