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Emmanuel Jaffelin — « La gentillesse fait son coming out »

Trop bon, trop c… ? Pas si sûr. Le succès de la Journée de la gentillesse semble être le prélude du retour en force de cette valeur refuge.

D’où vient votre intérêt pour la gentillesse ?

Comme tous les philosophes, je n’avais qu’un dédain distrait pour cette vertu qui ne figure dans aucun dictionnaire philosophique. Mais je travaillais sur une notion voisine, la cordialité, lorsque Psychologie Magazine a lancé la Journée de la gentillesse, en 2009. J’ai regardé ce qui s’en disait, et le vide sidéral de la philosophie sur ce sujet m’a intrigué. J’ai voulu comprendre pourquoi il y avait un tel refoulement de la gentillesse et j’ai découvert une histoire fascinante et tortueuse. La notion vient du monde romain, où la « gens » désignait la noblesse sociale. Elle fut reprise par la religion chrétienne, qui lui donna une tout autre signification, celle du non-chrétien, de l’impie. Au Moyen Âge, la gentillesse romaine renaît chez les nobles, baptisés « gentilshommes ». Elle s’éteint avec la Révolution, guillotinée en même temps que l’aristocratie.

La France est-elle particulièrement réfractaire à la gentillesse ?

La gentillesse consiste à rendre service à quelqu’un qui vous le demande et renvoie à la notion de serviteur et de noblesse. Dans un pays marqué par la Révolution et l’égalitarisme, elle a longtemps été stigmatisée comme un retour à l’Ancien Régime et une faiblesse psychologique. Les Français ne sont pas plus méchants que les autres, mais ils ont érigé le cynisme en vertu et n’osent pas afficher leur gentillesse. Lorsque j’ai publié mon livre, beaucoup de lecteurs m’ont fait part de leur soulagement à voir cette notion disculpée. Ce fut une sorte de coming out pour cette armée de l’ombre que sont la plupart des Français.

Assiste-t-on à la réhabilitation de la gentillesse ?

Je le pense et je suis également convaincu que ce n’est pas une mode. La démocratie marchande a enfoui sous le boisseau cette capacité que possède chacun d’entre nous à entretenir une relation généreuse avec autrui. Car la gentillesse est une forme d’intelligence dont l’être humain dispose depuis toujours. Si elle revient sur le devant de la scène, c’est que nous sommes allés trop loin dans le cynisme.

La crise a été un autre facteur de cette réémergence, sans en être la cause. La gentillesse n’est pas un onguent ou un palliatif. C’est une vraie force de vie, une expérience existentielle dans une société où tout se ramène au « tout- à-l’ego ». Aujourd’hui, nous trouvons dans la gentillesse, l’empathie, le « care », une réconciliation avec ce qui fait l’intelligence de l’homme, à savoir le don.

Comment est-elle perçue en entreprise ?

Comme dans le reste de la société, c’est-à-dire comme un signe de faiblesse. On a tendance à définir l’entreprise comme un lieu de prédation où l’on s’approprie des richesses. D’où l’idée que les salariés doivent être des prédateurs pour réussir… Il y a pourtant des entreprises qui sont performantes sans être agressives et qui ne développent pas en leur sein des « killers ». Je viens de publier un nouveau livre, centré sur la gentillesse en entreprise, une Petite philosophie de l’entreprise. J’essaie d’y montrer que l’entreprise n’est pas seulement conçue pour faire de la richesse mais aussi pour tisser du lien social. Dans cette perspective, la gentillesse peut être partie prenante de l’aventure entrepreneuriale.

Certaines entreprises ont-elles intégré la gentillesse dans leur management ?

Les grands groupes anglo-saxons ont été les premiers à comprendre et à intégrer cette notion en mettant des moyens au service du confort de leur personnel. Dans ces entreprises, un manager qui réalise ses objectifs chiffrés mais qui « casse » son équipe se fait licencier. En France, on peut espionner ses salariés ou les mener au désespoir sans être sanctionné. Il faut ménager les hommes pour bien les manager. Il faut comprendre qu’il y a bien plus d’intelligence dans la douceur que dans la violence et qu’il y a de la puissance à rendre service à autrui.

Comment faire avancer la cause de la gentillesse ?

Ce n’est pas une notion que l’on inculque dans nos business schools. Elle ne peut pas être décrétée ni imposée par une campagne de publicité. Je crois davantage à l’effet de rhizome, par la réflexion, la discussion et l’exemplarité. Si l’on veut que les salariés soient fiers de travailler dans une entreprise, ils doivent s’y sentir bien et ennoblis par leur travail. Il faut établir une logique entrepreneuriale qui valorise les salariés, pour que l’entreprise devienne une « gentilhommière » où éclosent les talents et les initiatives.