• Eric Camel
  • mai 2026

Gartner vient de publier une étude qui a fait grand bruit. L’objectif ? Proposer cinq prédictions afin de préparer les Chief Communication Officers à gérer les perturbations et les opportunités auxquelles ils seront confrontés dans un futur proche, principalement du fait de l’adoption massive de l’IA. Une de ces prédictions concernent directement la communication interne : d’ici 2028, 75 % des employés compteront sur des chatbots pour obtenir des communications internes pertinentes, remplaçant les canaux traditionnels.

Selon l’étude, la montée prévisible des chatbots s’explique par plusieurs facteurs : 

  1. l’usage croissant de l’IA par les salariés, 
  2. la lutte contre la surinformation et ses conséquences néfastes sur la rétention et l’engagement des talents. Selon Gartner les employés qui déclarent un fort niveau de surcharge informationnelle sont 52 % moins susceptibles d’exprimer une forte intention de rester dans l’organisation et 30 % moins susceptibles de déclarer un fort alignement stratégique 
  3. la réduction du nombre de managers dans des organisations aplaties par l’IA, donc l’impasse de la démultiplication managériale.  

Dans ce contexte, les chatbots apparaissent comme une solution efficace pour rationaliser l’accès à l’information, via des logiques combinées de “pull” (réponses personnalisées aux questions) et de “push” (notifications ciblées) et déplacer la diffusion de l’information hors du canal managérial.

Cette analyse a le mérite de la simplification — souvent nécessaire à l’action — mais elle repose sur une confusion qu’il convient de discuter : l’assimilation de l’information et de la communication.

Cette assimilation n’est pas sans conséquence. Elle conduit à reléguer certains canaux au second plan : le management et la médiation éditoriale

La communication managériale est-elle has been ? 

Si la tendance au flattening (aplatissement hiérarchique) est confirmée par la plupart des études, l’enjeu n’est pas tant l’évolution du nombre de managers que celle de leur rôle : la planification et le suivi opérationnel, délégués progressivement à l’IA, s’effaceront au profit du leadership — donner du sens, arbitrer dans l’incertitude, gérer des conflits.
Cette reconfiguration ne supprimera pas la communication managériale, elle la réorientera en réduisant sa fonction informationnelle (transmettre) effectivement automatisable, et amplifiera sa fonction symbolique et sociale (incarner, arbitrer, relier), résolument humaine. En d’autres termes, le management évoluera de la gestion des tâches au leadership.

Et la communication comme les RH devront conforter ces nouveaux managers plutôt que les contourner. Comment ? Le chantier est vaste. Quelques pistes : co-élaborer avec eux des frameworks solides – pas un plan stratégique bavard mais un récit stratégique clair et stable – facile à incarner et décliner ; définir et promouvoir une nouvelle culture du leadership ; équiper concrètement les managers avec des assistants IA “manager-first”, mais surtout les insérer dans une communauté de pairs favorisant le co-développement ; mettre à l’épreuve du collectif les informations que les salariés obtiendront de leur chatbot … 

Le « canal éditorial» deviendra-t-il un chatbot ?

Répondre à une question de façon brève et synthétique (le but d’un chatbot) rend difficile et souvent indigeste sa contextualisation (le rôle de la communication) : Le pourquoi s’efface au profit du quoi et du comment. 

Et c’est tant mieux, il ne doit pas devenir un distributeur d’éléments de langage. Sauf si on les lui demande explicitement – notre politique salariale prévoit cela alors que notre concurrent fait cela, pourquoi ? – en dans ce cas, il est hautement probable qu’on ne pourra pas anticiper toutes les questions. Au moins, à court terme. D’où la nécessité de prévoir des médias qui font le lien entre l’information et l’orientation de l’entreprise. 

Gartner décrète qu’ils suscitent peu d’engagement. Cela mérite d’être nuancé. Ce n’est pas toujours avéré pour les « vieux » médias — certaines newsletters affichent encore des taux d’ouverture supérieurs à 40 % —, et encore moins pour ceux qui se réinventent.

Cette réinvention s’opère dans deux directions complémentaires, déjà à l’œuvre dans le
« monde réel ». 

D’une part, des formats se décentrent de l’interne pour adresser des motivations plus larges, souvent émotionnelles et nourries de données externes : « valorise-nous », « rends-moi fier », « inspire-moi », « amuse-moi », « apprends-moi quelque chose ».

D’autre part, les médias se personnalisent. À l’image de créateurs comme Gaspard G ou Hugo Clément, qui combinent incarnation, narration et engagement, certaines organisations voient émerger des formes d’“influence interne”. Des collaborateurs, des managers ou des dirigeants deviennent des points d’entrée crédibles, capables de porter des récits, de susciter l’adhésion et d’animer des discussions. Ils ne diffusent pas seulement de l’information : ils la rendent vivante, située, partageable.

Autrement dit, les médias internes ne sont pas condamnés ; ils changent de rôle. Moins des canaux d’information, davantage des espaces d’interprétation, d’engagement et de projection collective. Ils ne disparaissent pas, ils se redéfinissent.

Et ces nouveaux médias ont besoin de l’IA . Gartner laisse de côté l’utilisation de l’IA pour les amplifier. Et pourtant : en communication externe – encore trop peu en communication interne — on voit émerger des « OS narratifs » : des outils capables de générer des contenus et des expériences à la fois sûrs et cohérents. 

Sûrs, car fondés sur des bases de données validées par l’entreprise ;
cohérents, car paramétrés pour intégrer ses frameworks (le Why, What, How), les contrats de lecture des canaux, les attentes des audiences et la personnalité du locuteur. 

Demain, ces systèmes se connecteront en amont aux données métiers pour en extraire des éléments d’actualisation, et en aval aux datas d’usages des collaborateurs pour ajuster en continu leur paramétrage. Ils ne sont pas des fabricants d’information, mais des accélérateurs de communication : ils permettent de servir une intention éditoriale claire, en la sourcant dans des pratiques validées.

 

Alors, les chatbots deviendront-ils le canal central de la communication interne ?

Ils s’imposeront comme des interfaces d’accès à l’information, capables de répondre vite et de manière personnalisée. Sur ce terrain, leur supériorité est incontestable. Mais la communication interne ne se réduit pas à l’accès à l’information. Elle consiste à produire du sens, à aligner des interprétations et à permettre l’action collective.

Or, plus l’information devient individuelle, immédiate et fragmentée — ce que favorisent les IA — plus le besoin de communication, au sens fort, s’accroît. Non pas pour diffuser davantage, mais pour créer des espaces où l’on interprète, où l’on débat, où l’on décide ensemble. C’est là que le rôle du manager et des médias, loin de disparaître, devient central : non plus comme relai, mais comme producteur de collectif.

L’avenir de la communication interne ne se joue pas entre l’humain et la machine, mais entre l’individuel et le collectif.
Les chatbots informeront les individus. La communication, elle, devra continuer à faire exister le collectif.

L’essentiel

  1. L’hypothèse de Gartner : les chatbots comme canal central
    Selon Gartner, “Top Predictions for Chief Communications Officers (CCOs)”, d’ici 2028, 75 % des employés passeront par des chatbots pour s’informer.

      Une bascule qui relègue les canaux traditionnels au second plan. 

  1. Une conséquence radicale : managers et médias jugés “inutiles”
    Si l’accès à l’information est automatisé, leur rôle d’instances de médiation est considéré comme superflu.
    Gartner acte ainsi, implicitement, leur déclassement fonctionnel.
  2. Une confusion majeure : informer n’est pas communiquer
    Répondre à une question ne suffit pas à produire du sens partagé.
    La communication commence là où l’interprétation collective est nécessaire.
  3. En réalité, le rôle du manager et des médias se transforme
    Moins diffuseurs, ils deviennent producteurs de sens, d’incarnation et de débat.
    Leur valeur bascule du transmissionnel vers le symbolique et le social.
  4. L’IA rend la communication plus critique, pas moins
    Plus l’information est individualisée, plus le besoin de collectif augmente.
    Les chatbots informent ; managers et médias font tenir l’organisation.