• mars 2022
  • Elsa Perez
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Que ce soit dans les messages des entreprises explicitant leur position sur le conflit ukrainien ou dans les (nombreux) commentaires des internautes sur les réseaux sociaux, la RSE s’est pleinement invitée dans le débat sur la continuité de l’activité économique en Russie. Pourtant, ce choix relève-t-il réellement de la responsabilité de l’entreprise ? Si oui, quels sont les paramètres de la politique RSE qui doivent lui permettre de se positionner ? Et une entreprise doit-elle forcément quitter la Russie pour être vertueuse ? Tour d’horizon des arguments.

1. Partir (ou rester) en Russie relève-t-il réellement de la responsabilité de l’entreprise ?

Si l’on se réfère à la théorie de Milton Friedman selon laquelle les entreprises ont avant tout pour objectif de générer du profit, la réponse est clairement non. Un point de vue partagé par l’opinion, comme en témoigne un sondage Ifop / Philonomist : pour la majorité des Français, le but de l’entreprise doit être avant tout de servir ses clients (35 %) ou de faire du profit (34 %) ; seuls 12 % considérant qu’elle devrait se préoccuper de rendre le monde meilleur. Partir de Russie serait alors une décision purement stratégique, fondée sur les risques qu’il y a à y rester : risque de réputation, risques physiques, risques financiers…

Deuxième argument qui plaide en faveur d’un choix échappant à la RSE : celui du droit. Si certaines entreprises étrangères ont quitté la Russie pour éviter des sanctions de leur propre gouvernement (Shell par exemple), il n’existe en France aucune position officielle imposant aux sociétés françaises d’y cesser leurs activités. Le gouvernement français a d’ailleurs réagi à l’annonce de départ de Renault en précisant que, s’il soutenait cette décision en tant qu’actionnaire, il ne s’agissait nullement d’une demande de sa part ou d’une décision politique.

 

2. Si oui, quels sont les paramètres de la politique RSE qui doivent permettre à l’entreprise de se positionner ?

Reste la « soft law ». Et c’est là le principal argument utilisé par ceux qui pensent que la responsabilité des entreprises les engage dans le conflit ukrainien. Une entreprise qui inscrit dans sa charte éthique sa résolution d’agir dans le respect (voire pour le respect) des droits humains peut-elle accepter de payer des impôts dans un pays qui viole de manière évidente ces principes ? Et si cette même entreprise prétend contribuer au « bien commun », ne doit-elle pas user de sa puissance économique pour s’opposer à un conflit que la communauté internationale s’accorde à qualifier d’injustifié ?

Sur les réseaux sociaux, les activistes tirent largement cette corde pour exhorter les entreprises encore présentes en Russie à cesser leurs activités. Accusées de « purpose washing » (voire de « greenwashing » !), de choisir le profit plutôt que les vies humaines, de manquer de morale ou d’éthique, beaucoup d’entre elles ont choisi de suspendre quasi totalement leurs comptes officiels afin d’échapper aux commentaires.

3. Une entreprise doit-elle forcément quitter la Russie pour être vertueuse ?

Pourtant, même si la RSE sert de boussole à l’entreprise dans ses choix, le dilemme n’est pas si simple. D’abord, parce que peu d’acteurs ont intégré dans leurs engagements une « politique étrangère » : doivent-ils totalement cesser de travailler avec des dictatures (et dans ce cas-là, quid de la Chine) ? S’ils s’impliquent dans ce conflit, doivent-ils aussi le faire pour d’autres crises ? Quels sont les paramètres qui doivent leur faire prendre position pour l’une ou l’autre des parties ? Sans règle claire, difficile de se positionner.

Ensuite, parce que l’intensité des engagements RSE est bien souvent conditionnée au degré de proximité de l’entreprise avec ses parties prenantes. Autrement dit, les parties constituantes que sont les collaborateurs, les actionnaires et dans certains cas les clients devraient être davantage prises en compte que des publics externes. C’est l’argument utilisé par L’Oréal (« Notre devoir va avant tout à la protection de nos collaborateurs »), Yves Rocher (« En tant qu’entreprise à mission, nous devons être présents pour nos employés et nos clients »), Nestlé, Mars, Unilever et bien d’autres.

Si l’entreprise se réfère aux ODD, elle peut là aussi être prise entre deux feux. Certes l’ODD 16 exige de « promouvoir l’avènement de sociétés pacifiques et ouvertes aux fins du développement durable », mais d’autres objectifs plus communément retenus par les entreprises y opposent des injonctions contraires. L’ODD 2 (« éliminer la faim et assurer la sécurité alimentaire ») peut par exemple justifier de continuer à fournir au peuple russe des biens de première nécessité ; l’ODD 6 (« donner accès à une eau salubre et aux infrastructures d’assainissement ») d’y préserver les services essentiels, etc.

Enfin, si l’on se réfère aux principes de « guerre juste », selon lesquels les civils doivent être au maximum épargnés et les ripostes ne toucher que l’appareil militaire, on pourrait distinguer les entreprises dont l’activité permet de financer les intérêts de l’État russe de celles qui servent le peuple. Une distinction néanmoins complexe à réaliser.

En conclusion…

Au-delà des réactions polarisées générées par le conflit et exacerbées par les réseaux sociaux, les observateurs (dont la presse) s’accordent à juger le dilemme des entreprises bien plus complexe qu’il n’y paraît et appellent à dépassionner les débats pour davantage de pragmatisme. Ce pourrait être une occasion unique pour les acteurs économiques d’éprouver les principes de transparence qu’ils revendiquent : plutôt que de se réfugier derrière de vagues statements, pourquoi ne pas exposer clairement leurs réflexions internes ? Expliciter leurs curseurs de décision – RSE, mais aussi stratégiques et économiques – serait une manière d’ouvrir le dialogue avec les audiences, de créer un débat constructif pour l’avenir et les nouvelles crises qui ne manqueront pas de survenir.

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