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Influence — Les influenceurs, premiers propagateurs de fake news

Une des hypothèses les plus intéressantes pour expliquer l’ampleur du phénomène de la désinformation (fake news, post-vérité, contenus trompeurs, etc.) est le rôle que les influenceurs jouent dans sa propagation.

C’est un sujet auquel je prête une attention grandissante : on en parle régulièrement sur Twitter via un thread que je m’efforce de tenir à jour, et je propose de consolider réflexions et exemples ici.

Le Reuters Institute d’Oxford sort des chiffres hallucinants

Le point de départ : la publication début avril du Reuters Institute d’Oxford, d’une étude portant sur 225 fake news ou informations trompeuses en relation avec le Covid-19.

Plusieurs des conclusions de l’étude sont intéressantes mais je m’arrête uniquement sur le rôle des célébrités, politiques et personnes publiques :

  • Les influenceurs / célébrités représentaient 20% des publications de fausses nouvelles.
  • 69% de l’engagement dont ces 225 infox (certaines entièrement fabriquées, d’autres détournant des faits réels) ont bénéficié sur les réseaux sociaux l’a été sur des posts « d’influenceurs ».

Pris séparément, chacun des deux chiffres est considérable.

Déjà, penser que 20% des posts « fake » soient émis par des célébrités est pratiquement un fait de société et montre à quel point ces « influenceurs » sont perméables aux fake news. Par précipitation (je relaie une info pour être dans les premiers) ? Par désir d’exister ? Par manque de sens critique ? Par conviction complotiste ? L’étude ne le dit pas et il est probable que différentes motivations se mélangent.

Ensuite, le fait de se dire que plus des deux tiers des engagements sur les fake news provient de ces influenceurs est finalement assez logique… dès lors que l’on sait qu’ils publient 20% du contenu : ce sont des influenceurs, ils ont des communautés massives, leurs prises de parole ou de positions font réagir. Mais… arriver à 69%, c’est juste hallucinant. Et on se dit immédiatement que sans les influenceurs, les fake news feraient moins vite le tour du monde…

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Le Guardian, qui a relayé cette étude, cite notamment deux exemples : l’acteur Woody Harrelson (Tueurs-nés) qui a publié plusieurs posts sur Instagram associant l’émergence du coronavirus à l’installation de la 5G dans plusieurs villes chinoises. Et la chanteuse M.I.A. (Paper Planes) a associé les symptômes du coronavirus à ceux, supposés, d’une proximité avec les stations 5G. M.I.A. est aussi une antivax.

Woody Harrelson a 2,2 millions d’abonnés sur Instagram, M.I.A. en a plus de 600 000 sur Twitter. On imagine les dégâts.

Des exemples… tout le temps

Au-delà de cette étude anglaise et du seul sujet du Covid-19, les exemples d’influenceurs qui se font le relais de fake news (ou, dit trivialement, qui racontent de belles conneries) sont en fait innombrables. Je pense qu’on en a tous en tête…

Par exemple, en juin de l’année dernière, la Youtubeuse EnjoyPhoenix (3,6 million d’abonnés) a fait l’objet de deux polémiques.

L’une, pour avoir affirmé dans une vidéo sur la sexualité que « pendant cette semaine où vous avez vos règles et où vous ne prenez pas la pilule, vous avez quand même des risques de tomber enceinte ». Vidéo vue 1,2 million de fois. On est là dans un cas de fake news assez simple, c’est une bourde pas intentionnelle et Marie Lopez (c’est son nom) a admis « s’être exprimée de façon maladroite ».

L’autre, dans une vidéo sur ses problèmes d’acné, pour avoir fait l’hypothèse auprès de ses fans que l’industrie pharmaceutique n’avait aucun intérêt à trouver un « vrai » traitement à l’acné (« c’est peut-être une théorie du complot mais il y a des chances pour que ça soit vrai »), et (pour faire court) pour avoir dit tout le bien qu’elle pensait de médecines non éprouvées (les huiles essentielles qui soignent ses émotions et nettoient les pesticides de son corps).

Vidéo vue 1 million de fois. Ce cas, beaucoup plus complexe que le premier, mêle un zeste de conspirationnisme avec une bonne dose de pseudo-sciences, et l’on est moins sur du factuel (vrai / faux) et davantage sur de l’opinion (je crois que). C’est d’ailleurs comme cela que la Youtubeuse donne des explications (voir le premier commentaire sous la vidéo) : elle ne prétend pas être médecin, mais invoque son droit à donner son avis et raconter son histoire.

Soit. Mais EnjoyPhoenix s’adresse à un public très jeune et pour le coup particulièrement influençable. La question morale de la responsabilité de l’influenceur est très aiguë…

D’autres exemples ? Rien que sur ces dernières semaines, on a vu :

  • Novak Djokovic s’interroger sur la reprise de la compétition s’il devait être obligé de se faire vacciner
  • Juliette Binoche assurer sur son Instagram (300 000 abonnés) que les vaccins anti-Covid-19 allaient servir à mettre des puces sous-cutanées (message assorti d’un savoureux « sans être parano », voir plus bas)
  • L’instagrammeuse Kim Glow (1 million d’abonnés) se lancer dans un délire sur le fait que le virus est programmé car la terre est surpeuplée (ci-dessous)
  • Des influenceuses Instagram américaines comme Rebecca Pfeiffer (100 000 abonnés) relayer la théorie conspirationniste QAnon (si j’ai bien compris : un « Etat profond » serait en train de comploter contre Trump).

Ces cas relèvent de la fake news dans un sens où on l’entend souvent : la théorie du complot (au passage, si vous voulez voir une belle brochette de théories du complot, Wikipédia a une catégorie là-dessus. C’est la garantie de passer une bonne soirée).

Un autre exemple récent, sans complot en tant que tel mais qui montre toute la complexité du sujet : Vikash Dhorasoo (100 000 abonnés sur Twitter) publie ce tweet le 13 mai dernier.

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3200 RT, 2000 likes.

Seul problème, les données sont vieilles de deux mois et avec le pic de l’épidémie, les chiffres sont entre-temps devenus faux. Et la charge sur le confinement moins légitime.

Interrogé par Julien Pain, Vikash Dhorasoo ne se démonte pas et invoque, de manière assez similaire à EnjoyPhoenix dans l’exemple cité plus haut, son droit d’avoir une opinion, de faire débat, et de se tromper. Pas de démenti plus officiel que cela pour autant et le tweet est toujours en ligne. Pourtant, même présenté sous la forme d’une question, le contenu était basé sur une information fausse, donc trompeur…

Les exemples sont innombrables et permanents. Quand j’en parle sur Twitter, on me fait d’ailleurs aussi remarquer que Donald Trump fait partie de la liste de ces « influenceurs » qui relaient des fake news. Et je préfère ne pas entrer dans l’épineux cas Camélia Jordana qui agite les réseaux sociaux et les médias au moment où j’écris ces lignes.

Un syndrome de la société numérique

Le constat est donc implacable : les influenceurs sont de très importants vecteurs de fake news et d’informations trompeuses. La crise du Covid-19 en a été peut-être été un accélérateur, mais surtout, à mon sens, un révélateur.

Et cela s’explique finalement assez facilement : l’influenceur, qu’il soit une célébrité (artiste par exemple), ou un « nouvel influenceur » (célébrité du web), est davantage susceptible de se tromper qu’un expert « accrédité » ou un professionnel de l’information.

Une personnalité populaire est suivie par des dizaines, des centaines de milliers, parfois des millions de personnes. C’est, au départ, pour son parcours, son art, ses qualités narratives, de conviction, son humour, sa culture, son style… Mais chemin faisant, l’ivresse du déluge de likes et plus généralement les mécaniques classiques de besoin de reconnaissance se mettent à l’œuvre et l’influenceur peut vouloir déborder de son sujet et skier hors pistes, avec les risques que cela comporte.

Cette possibilité de donner son avis sur tout et d’être entendu par tous, idéal de liberté d’expression et arme à double tranchant, c’est un syndrome de la société numérique.

Bien sûr, les débats politiques, la télévision, donnaient, depuis longtemps, la possibilité aux célébrités de donner leurs opinions sur des sujets en dehors de leur domaine de spécialité. Mais le numérique est venu amplifier cette tendance. A l’arrivée des blogs (2004/2005), on parlait beaucoup de « café du commerce » en ligne. Avec la différence que l’audience dépasse quelques personnes dans un bar… Les influenceurs sont susceptibles de parler de tout et de rien et tous ne s’imposent pas une ligne éditoriale bien bordée dans leur domaine de compétence. Le mélange des convictions personnelles et des compétences professionnelles crée ainsi un risque majeur sur la qualité et la véracité des propos.

« With great power comes great responsibility »

L’importance du rôle des influenceurs dans la propagation des fake news (mais peut-être aussi au fond, comme leur importance dans la formation des opinions) semble donc liée à plusieurs facteurs :

  • le besoin de s’exprimer, l’appel du like
  • le mélange compétences publiques / convictions personnelles qui peut se faire si la personnalité ne s’impose pas de règles claires
  • l’émotion que génère la fake news (beaucoup de fake news surprennent, interpellent…), qui engendre à son tour un désir de partager rapidement
  • l’intérêt social dont on bénéficie quand on apporte un scoop, quand on sait quelque chose que les autres ne savent pas
  • le manque d’esprit critique ou de réflexes de vérification des informations

Sur ce dernier point, il faut rappeler qu’on ne sait pas bien comment lutter contre les fake news, à part en développant la pensée critique pour chacun et en s’efforçant de créer des réflexes de vérification de l’information. Apprendre à penser contre soi-même… ce qui demande un effort intellectuel important et constant, que sont davantage capables de faire, en principe, les experts et ceux qui ont une pratique expérimentée de la production ou de la consommation d’information. (Et moins ceux qui utilisent une information pour chercher à influencer autour de leurs convictions…)

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est important de ne pas laisser passer les fake news et qu’il est sain de polémiquer autour de la prise de parole ou de la responsabilité d’un influenceur X ou Y. Dans les exemples montrés plus haut, beaucoup d’interactions sur les posts sont indignées et peuvent, espérons-le, empêcher la personne de bonne foi de répéter son erreur. N’ayant pas de mécanique efficace pour prévenir la propagation des fake news, l’effet de réputation est ce qui nous reste pour qu’il existe une chance qu’au moment de cliquer pour publier, celui qui s’apprête à relayer une connerie se dise « mais cette info, en suis-je vraiment sûr ? »…

Souvenons-nous du principe de Peter Parker, qui n’a jamais été aussi approprié : « with great power, comes great responsibility ». Les influenceurs devraient se prendre un peu plus pour Spiderman et un peu moins pour des experts.

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Pourquoi tant de fake news ?

Les fake news et informations trompeuses prises au sens large peuvent relever de situations très différentes (qui font, au passage, d’excellents sujets de conversation…) : un délire complotiste (les attentats du 11 septembre sont le fait d’un complexe militaro-industriel), des idées reçues pas méchantes mais quand même fausses (la grande muraille de Chine est visible depuis la lune), des légendes urbaines (les paquets de Marlboro contiennent des messages subliminaux racistes), des contenus parodiques pris au premier degré (Christine Boutin reprend le Gorafi), des informations diffusées dans la précipitation et qui s’avèrent fausses (Martin Bouygues est mort), des erreurs reprises et répétées sans vérification ou remise en question simplement parce que cela renforce notre vision des choses (pour prendre un exemple que je connais bien : « la consommation de sucre explose en France » — et bien non, en fait. Exemple qui montre bien la difficulté que l’on peut avoir à penser contre soi-même…).

Mais si on les relaie (vous, moi, nous, les influenceurs), c’est toujours parce qu’on a envie d’y croire et que l’acte de publication sur les réseaux sociaux nous valorise socialement.

Et sur ce qui fait qu’on plonge, je pense important de connaître ce que raconte Albert Moukheiber, docteur en neurosciences et spécialiste des fake news.

Que dit Moukheiber ? En substance, et je résume trop rapidement une pensée forcément complexe : rien à voir avec le Q.I., tout à voir avec la conjonction de deux facteurs :

  • le raisonnement motivéC’est un biais cognitif : je prête attention aux informations qui confirment mes croyances et rejette les autres. Je sélectionne les informations qui vont dans le sens de la thèse que j’ai décidé de défendre, à la manière d’un avocat qui prépare sa plaidoirie. Dit autrement, si je cherche à défendre une thèse, si je cherche à influencer sur un sujet, je suis davantage susceptible de donner dans la fake news.
  • l’effet Dunning-Kruger. On se croit très savant quand on vient de commencer à apprendre des choses sur un sujet, et ceux qui en savent plus… savent qu’ils ne savent pas tout et doutent. Le danger n’est pas l’ignorance, mais l’illusion de connaissance.
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(Un graph important : après avoir regardé une vidéo de 5 mn sur un sujet nouveau pour moi, je pense avoir tout compris et me crois expert. Ce n’est que si je continue à creuser le sujet que je vais me rendre compte que je ne sais pas grand-chose, et ce n’est qu’avec le temps que je deviendrai expert et aurai une évaluation réaliste de ma compétence.)

Et cela vaut pour les influenceurs comme pour tous, puisqu’ils peuvent tout à fait se situer plus près de « débutant » que d’expert sur l’axe de la compétence. Concernant les politiques, on attendrait d’eux qu’ils se situent davantage dans la partie droite du graphique, mais leur penchant pour les fake news s’explique aussi par l’autre face de la pièce : le raisonnement motivé.

« A lie can travel halfway around the world while the truth is putting on its shoes »

Je ne pense pas prendre un énorme risque en avançant qu’Internet renforce ces deux effets… une polarisation des opinions (pour exister en ligne, il faut s’affirmer, il faut avoir une opinion, il faut savoir) d’une part ; une connaissance en superficie d’autre part avec l’accès facile à un premier niveau d’information sur tout sujet.

Là aussi, la société numérique joue un rôle d’accélération. Elle ne nous encourage pas à savoir dire « je ne sais pas »…

Et voilà pourquoi, comme le disait Mark Twain, « a lie can travel halfway around the world while the truth is putting on its shoes », une citation que j’adore pour expliquer les mécaniques de propagations virales.

Ah… non. En faisant une recherche sur cette citation que j’utilise depuis 15 ans, je découvre qu’elle c’est à tort qu’elle est attribuée à Mark Twain, alors qu’elle est de Jonathan Swift.

Fake news.

On est cernés.

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